Feu sur le bateau!

Etape de Puerto Aysén à Puerto Montt via Chiloé, du 30 janvier au 6 février 2017

Voici le récit de notre dernière étape en Amérique du Sud.

1. Pourquoi il ne faut pas boire du Fanta sur le bateau

On part de Puerto Aysén un matin de pluie pour rejoindre Puerto Chacabuco, à 15 kilomètres. Notre ferry ne part qu’en début d’après-midi, mais nous voulons être là à l’ouverture de la billetterie, à 9 heures. Nous avons acheté des billets pour nous, mais pas pour nos vélos, et nous avons un peu peur qu’on nous dise qu’il n’y ait plus d’espace… Nous arrivons à 9h15, et après 20 minutes de queue (l’employé n’était pas le plus rapide du monde) c’est notre tour et nous pouvons acheter nos billets vélo sans problème. C’est ainsi que nous nous trouvons dans un port assez inintéressant à devoir occuper presque 3 heures d’attente. La télé dans la salle d’attente montre sans arrêt les nouvelles liées aux incendies de forêt au centre du Chili. Chaque petite histoire est racontée et re-racontée sous toutes les coutures: l’arrivée des pompiers portugais (qui, en bons professionnels qu’il sont, refusent les interviews), l’arrivée des pompiers français (qui, eux, sont tout contents de répondre aux questions de la journaliste et qui trouvent encore le temps de faire des blagues à 2 balles), l’arrivée de l’avion russe, l’arrivée du supertanker Boeing, l’avion russe sur le tarmac, le supertanker sur le tarmac…

Pour échapper à cette boucle abrutissante, on se dirige vers le bateau. Après une petite attente supplémentaire, on peut embarquer. Nos vélos sont installés à côté des voitures et fermement amarrés avec des sangles. Ça promet pour les vagues !

Il y a toutes sortes de véhicules sur le bateau.

La traversée pour Quellón sur l’île de Chiloé dure environ 28 heures. On passera la nuit sur des sièges inclinables, un peu comme dans un avion, ce bateau n’ayant pas de lits. Sur la première partie du voyage le bateau n’est pas très plein, nous avons des sièges libres à côté de nous.

Nous passons du temps dehors à regarder les montagnes qui défilent lentement. Autant d’endroits presque totalement inaccessibles aux humains. Des montagnes couvertes de forêt dense, on aperçoit des chutes d’eau au loin.

Le ferry s’arrête de temps en temps à des petits ports sur des îles, des villages uniquement accessibles par voie maritime.

Quand on a trop froid dehors, on retourne à nos sièges pour lire. Sur l’écran de télé devant nous, c’est l’alternance de séries TV turques (doublées en espagnol) et de nouvelles sur les incendies, avec toujours les mêmes images de l’avion russe, du supertanker et des pompiers portugais qui tournent en boucle. Il n’y a aucune autre nouvelle à la télé, à l’exception de quelques minutes sur Trump et son mur, mais à ce moment-là le monsieur qui a la télécommande change de chaîne.

Un groupe d’enfants fait un bruit d’enfer en jouant au babyfoot dans la partie arrière du bateau. Ils se calment quand quelqu’un met des dessins animés dans le coin enfants (le coin enfants est composé d’une télé et de 3 chaises). Il y a un enfant obèse qui boit du Fanta devant la télé.

Après le dîner acheté au bar – une boîte réchauffée au micro-ondes, avec au choix poulet ou viande – nous nous préparons pour dormir sur nos sièges pas très confortables. Certains passagers sont plus malins que nous et ont installé leurs matelas gonflables par terre. Pas sûr que ça corresponde aux normes de sécurité, mais personne ne semble s’en inquiéter.

A une heure du matin, nous arrivons au port de Puerto Cisnes. Nous savons déjà que le bateau se remplira à partir d’ici, et cela s’avère juste. L’embarquement dure au moins une heure, les passagers mettent du temps à trouver leurs sièges, impossible à dormir. Miraculeusement, le siège à côté de moi est toujours vide, tant mieux. Finalement tout le monde semble installé, ils éteignent la télé puis les lumières, je m’installe confortablement sur mes deux sièges… quand vient un dernier, il cherche son siège, et c’est celui à côté de moi. Dommage! C’est un peu comme dans l’avion, on a peu d’espace pour les jambes et la nuit n’est pas très reposante.

Le lendemain matin, c’est grand soleil. Je me lève à 8 heures pendant que la majorité des passagers dort encore. On fait tranquillement notre petit-déjeuner et on achète un Nescafé au bar, puis on revient à nos sièges.

L’enfant obèse est en train de courir entre les sièges avec un autre enfant. Quand il ne court pas, il boit du Fanta.

La télé est aussi rallumée et ce sont de nouveau les incendies en boucle. Cette fois on voit des images de l’avion russe et du supertanker qui lâchent de l’eau sur les feux, avec en arrière-plan les applaudissement et cris de la foule qui regarde, et accompagnées d’une musique dramatique. On voit aussi des reportages sur de nombreux volontaires qui viennent aider, des gens en train d’asperger leur maison d’eau afin de la protéger contre les flammes, et la récolte d’argent en faveur des victimes.

Le bateau sort du dernier fjord. On traverse une partie de mer plus ouverte pour arriver à Chiloé, et cela se sent, il y a des vagues. Je me sens assez vite bizarre et passe l’après-midi dehors à regarder l’horizon (en compagnie de pas mal d’autres passagers). En récompense, je vois un petit groupe de dauphins!

L’enfant obèse vient en courant, se penche par-dessus la balustrade et vomit une grande quantité de liquide orange. Mais il y a du vent et le vomi part en direction d’un couple de touristes hollandais qui eux, partent en courant. Par sécurité, je vais regarder l’horizon de l’autre côté du bateau.

Quand la mer se calme, je retourne à l’intérieur voir les nouvelles à la télé. Maintenant ils parlent de nouveaux incendies dans plusieurs villages. Alors que je comprends toute à fait le traumatisme que représentent ces incendies pour le Chili, je trouve aussi assez évident le message que donne cette couverture médiatique incontrôlée: Si vous voulez voir débarquer l’avion russe ou le supertanker ou les pompiers portugais dans votre village, si vous voulez apparaître à la télé, ou si vous voulez aussi profiter des dons de vos concitoyens, rien de plus facile – il n’y a qu’allumer la forêt à coté de votre village.

Mais assez de ces histoires maintenant. Nous sommes en train d’arriver à Quellón, dans la partie sud de l’île de Chiloé. Elle aussi a fait le tour des médias en décembre dernier à cause d’un violent tremblement de terre accompagné d’une alerte au tsunami (qui n’a pas eu lieu finalement). Nous sommes déjà en fin d’après-midi, et nous partons rapidement à la recherche d’un camping, que nous trouvons quelques kilomètres plus loin. Nous montons la tente devant la belle vue des montagnes enneigés.

2. Pourquoi il ne faut pas mettre de la crème solaire

Après une bonne nuit de sommeil et un petit-déjeuner inspiré par la famille québécoise (toast, bacon et œufs), nous partons vers le nord. Nous nous arrêtons au centre de Quellón pour faire quelques courses, cette fois je garde les vélos pendant que Miguel se rend au supermarché – on ne fera pas deux fois la même erreur, Quellón n’a pas très bonne réputation. Ensuite nous rejoignons une autre route connue, la route 5 ou la Panamericana, qui termine ici au sud de Chiloé. C’est une route assez fréquentée, mais assez large et où nous pouvons souvent rouler sur une bande d’arrêt d’urgence large et asphaltée.

Descendre pour remonter…

Chiloé nous a été décrit comme un bel endroit qu’il faut absolument visiter, les gens en parlaient avec un scintillement dans les yeux et du « c’est tellement beau ».

Le problème, c’est qu’après avoir roulé sur la Carretera Austral, Chiloé n’est franchement rien de spécial. C’est beaucoup plus densément peuplé, on n’a donc plus ces moments de sensation d’être au milieu de nulle part. Il y a beaucoup plus de circulation, notamment des camions. Le paysage est joli mais sans plus – des collines vallonnées, des champs verts, des lacs – mais rien à voir avec les glaciers et les volcans de la Carretera Austral. Il y a les fameuses églises en bois, mais peu d’entre elles sont en bon état et il faut souvent faire un grand détour pour les voir. En conclusion, nous ne pensons pas qu’il vaille la peine de traverser Chiloé à vélo, sauf si on a beaucoup de temps pour découvrir les petits coins sur des routes non-asphaltées.

Ce qui ne change pas, c’est que la route monte est descend sans arrêt. Après une de ces descentes, nous arrivons au Lago Natri où se trouve un camping sympathique: des emplacements individuels avec un quincho (un toit avec une table et des bancs) et un endroit pour faire du feu, des douches chaudes (normalement seulement le matin, mais on réussit à négocier pour pouvoir la prendre l’après-midi), et deux gentils chiens pour garder notre tente.

Le lendemain s’annonce d’abord ensoleillé, je mets donc de la crème solaire. Nous nous dirigeons en direction de Cucao, au bord du Pacifique – le vrai, pas un fjord ou un bout de mer coincé entre deux îles. La route monte et descend, ce sont de vraies montagnes russes. De plus il se met à pleuvoir, il y a du vent et il fait froid. Le moral est au top… et la crème solaire ne sert à rien. A Cucao, on fait le tour des hospedajes, et on finit par se décider pour un endroit assez simple mais sympathique. La chambre est froide et sans chauffage, mais on peut aller se poser un moment dans la cuisine des propriétaires où il y a un grand poêle à bois. Ici aussi, la douche chaude ce n’est que le matin, mais on arrive de nouveau à convaincre que les pauvres cyclistes que nous sommes avons vraiment besoin d’une douche chaude maintenant, pas demain matin.

La pluie s’arrête, on s’aventure en direction de la plage. Avec la mauvaise météo on ne voit pas grand-chose, mais au moins on peut dire qu’on a été au bord du Pacifique pour de vrai.

De retour au hospedaje, on prépare notre dîner. Dans ces maisons d’hôte, il est assez commun de pouvoir utiliser la cuisine des propriétaires. C’est souvent une drôle d’expérience. Il y a plein de gens, membres de la famille ou amis, qui entrent et qui sortent, sans qu’on sache qui est qui. Mais si cette situation peut être un peu gênante pour nous européens, au Chili cela semble tout à fait normal d’entrer dans la maison de quelqu’un, tout le monde semble bienvenu, et les quelques touristes là au milieu avec leur casserole à soupe font juste partie du décor comme tout le monde.

Dans ce hospedaje nous passons une nuit très particulière: Il n’y a aucune lumière artificielle (il fait complètement noir), et aucun bruit (même pas des ronflements). Même en camping sauvage nous n’avons jamais eu une nuit comme ça.

Le lendemain matin il y a un peu de soleil. Optimiste, je mets de la crème solaire. Quelques kilomètres plus tard il commence à pleuvoir. Les choses semblent claires: Quand je mets de la crème solaire, il pleut!

Route barrée par des moutons indécis.

On va se sécher un peu dans un café, un de ceux qui sert des vrais cafés. Donc à prix exorbitant (presque 10 Euros pour deux cafés au lait et une tranche de gâteau, on se croirait en Suisse). La suite de la route n’a franchement rien de passionnant. Trop de circulation à notre goût, les montées et descentes habituelles. En arrivant à la ville de Castro, on n’a plus envie d’une chambre de hospedaje où on n’a que deux lits et rien d’autre et des douches à horaires. On passe devant un hostel qui semble bien et qui a une chambre double disponible. Grande chance, c’est un endroit très agréable, avec un très bon petit déjeuner avec du pain et des confitures faits maison. Naturellement ça coûte un peu plus cher que notre budget habituel, mais là c’était nécessaire.

Notre hostel, avec nos vélos sur la terrasse.
Et la vue depuis en haut.
L’église de Castro
A l’intérieur de l’église de Castro: L’archange Michael.

On fait un jour de repos à Castro, ce qui nous permet d’aller voir une fiesta costumbrista, une fête traditionnelle. Elle est très petite, mais nous pouvons goûter une spécialité locale, la chochoca: Une pâte à base de pommes de terre étalée sur un long bâton et cuite sur les braises, puis farcie de viande. Elle est aussi régulièrement enduite de graisse, le résultat est donc bon mais assez gras, et nos estomacs s’en plaindront encore plusieurs jours après.

Cuisson de la chochoca au-dessus des braises. Elle doit être tournée continuellement.
La chochoca est farcie d’un mélange de viande.
Et pour finir, la chochoca est roulée et coupée en morceaux.

3. Le jour où nous avons (presque) trouvé un nouveau compagnon de voyage

La route de Castro à Ancud n’a de nouveau rien de passionnant, des montées et descentes, et du mauvais asphalte sur les derniers 20 kilomètres (et sans bande d’arrêt d’urgence, mais avec toujours autant de circulation). C’est sur cette route que nous passons nos 9000 kilomètres au compteur.

Le seul événement marquant de la journée est un chien. Les chiens sont un peu ubiquitaires au Chili (comme dans toute l’Amérique du Sud), parfois ils sont attachés à une chaine, parfois ils se promènent dans la rue, sans qu’on sache très bien s’ils ont un propriétaire ou non. Souvent ils aboient quand on passe, parfois ils ont un peu peur de nos vélos qu’ils n’ont jamais vus. Mais ce chien-là, il n’aboie pas, il n’a pas peur et il vient tout de suite nous suivre. Tantôt il court derrière nous, tantôt devant ou à côté, parfois au milieu de la route (nous faisant craindre qu’il se fasse écraser par un camion). Quand on s’arrête il s’arrête, quand on accélère il accélère. C’est seulement dans une longue descente rapide qu’il renonce et nous espérons qu’il soit rentré chez lui.

Ce soir-là nous nous arrêtons dans un camping juste après Ancud, au bord de la mer, Miguel va même se baigner avant la douche chaude (dont on a de nouveau négocié les horaires).

4. Le jour où on s’est senti tout petits

Nous entamons notre dernière étape au Chili. La route 5 nous amène jusqu’à Chacao, où nous prenons un ferry qui nous ramène au Chili continental. Puis la route devient une autoroute à 2×2 voies, c’est moins joli comme paysage mais c’est mieux pour nous, car nous avons une très large bande d’arrêt d’urgence, et nous n’avons plus besoin de regarder les voitures qui viennent en face (et qui dépassent parfois dangereusement).

Le début de l’autoroute… mais les vélos sont admis!
Vue sur le volcan Osorno en approchant Puerto Montt.

On le voit déjà de loin, ce monsieur qui marche sur la route avec deux gros bâtons et un petit sac à dos.

D’abord je le prends pour un local, avec un si petit sac à dos il ne peut pas être un touriste. Quand je m’approche, Miguel est déjà en train de parler avec lui. Cet américain, qui n’est plus tout jeune, est en train de marcher – oui, marcher, à pied – d’Ushuaïa jusqu’en Alaska. Il porte la plupart de ses affaires – tente, sac de couchage, matelas, habits – enroulées autour de ses bâtons de marche. Dans son sac à dos il porte le piquenique du jour et l’eau.

On croyait qu’on avait déjà peu de choses, nous. Mais là, on se sent tout petits à côté de lui, avec nos 4 sacoches chacun.

En plus, il a déjà une fois commencé ce voyage mais a dû abandonner au milieu du Chili à cause d’une cheville foulée. Et là il voulait réessayer. Mais au lieu de recommencer là où il avait abandonné, il a tout recommencé au début, à Ushuaïa. Il fait une moyenne de 50 kilomètres par jour (nous on en fait normalement entre 50 et 80 à vélo). Si vous voulez suivre ce voyage incroyable, il a une page facebook.

L’autoroute nous dépose presque au centre de Puerto Montt, c’est encore un petit bout de route dans le trafic avant qu’on se trouve dans un quartier plus calme où on espère trouver une chambre dans un hospedaje. Là où on va demander c’est plein, mais la propriétaire nous envoie chez une amie de l’autre côté de la rue, ce qui s’avère être le bon plan. Un couple de retraités adorables, une maison tranquille, une chambre lumineuse, et le petit déjeuner compris. De plus, le mari pourra amener nos vélos (et nous) à l’aéroport avec sa pickup pour un prix très correct. Nous y passerons 3 jours agréables à nous reposer et à préparer nos vélos et nos bagages pour le voyage qui va nous projeter dans l’hiver européen en seulement 24 heures.

A bientôt pour de nouvelles aventures hivernales!

Arrivée à Santiago de Chile.

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