Je vois des montagnes!

Récit de l’étape de Neuquén à Junín de los Andes (25 au 31 décembre 2016)

Départ le matin du jour de Noël pour la dernière étape de l’année 2016. La ville est calme quand nous partons, mais la circulation augmente peu à peu, les gens semblent se réveiller et prendre leur voiture pour aller dans la même direction que nous en ce 25 décembre. Heureusement que les camionneurs semblent pour la plupart avoir pris un jour de congé.

La route qui sort de Neuquén en direction de Bariloche est en travaux, il semble y avoir un grand projet d’élargissement de la route mais qui ne semble pas avancer depuis plusieurs mois. Tant mieux pour nous, car il y a une voie parallèle à la route, parfaitement asphaltée, mais inutilisée. Nous avons donc une sorte de piste cyclable géante rien que pour nous, sauf pour passer les ponts et les villages, où cette nouvelle voie est interrompue.

Vers midi le vent de face devient de plus en plus violent, il nous couvre de poussière et nous fait ralentir à 8 km/h. Nous arrivons à Arroyito, petit village en bord de rivière où nous espérons trouver un peu d’abri. Mais il n’y a pas grand-chose : une station-service mais sans café, un hôtel fermé pour les fêtes, un bord de rivière où tous les endroits abrités du vent sont déjà pris d’assaut par des familles… Il nous reste un petit restaurant, miraculeusement ouvert ce jour de Noël, où nous passons l’après-midi. Nous sommes vite rejoints par un chauffeur de camion colombien, il est content d’avoir un peu de compagnie et nous parlons avec lui et oublions le temps. Quand nous regardons dehors, le vent s’est calmé et il est déjà presque 18 heures. Que faire? Nous savons que la route à venir compte beaucoup de circulation de camions. Malgré l’heure déjà avancée, nous décidons donc de continuer pour faire un bout de cette route encore aujourd’hui. Nous verrons bien où nous allons dormir…

Nous prenons la route qui bifurque vers Zapala, accompagnés de nombreuses voitures. Nous regrettons déjà nos routes désertiques de la pampa. Les argentins sont tous très gentils et sympathiques, sauf quand ils se trouvent derrière le volant. De nouveau, on pédale avec un œil constamment dans le rétroviseur. De nombreuses fois on doit s’échapper sur la bande d’arrêt d’urgence, qui est faite de sable, de cailloux et d’herbe. Inimaginable pour un argentin de ralentir à cause d’un vélo. On a l’impression qu’ils préfèrent prendre le risque de nous tuer plutôt que d’utiliser leur frein (par ailleurs, c’est la même chose pour les piétons). C’est une route éprouvante car il faut se concentrer constamment. On a peu de temps de regarder le paysage. On se demande aussi constamment où on va pouvoir planter notre tente…

Après 18 kilomètres nous arrivons à un paraje. C’est un sanctuaire en honneur de San Ceferino, il y a une sorte de petite chapelle et un parking, et une petite maison vendant des boissons (San Ceferino est vénéré partout en Argentine, voir l’article Wikipedia en anglais à son sujet).

Contente d’avoir trouvé un lieu pour camper, et une statue de San Ceferino en arrière-plan.

Nous y voyons tout de suite un possible lieu pour camper. Nous allons parler avec la famille qui tient le petit magasin: un monsieur qui n’a presque plus de dents, sa femme et leurs trois enfants (le lendemain un quatrième apparaîtra). Des gens très simples mais d’une énorme gentillesse. Pour eux il est plus que naturel de nous laisser camper derrière leur maison. On plante notre tente entre les trois murs d’une maison à moitié détruite, ça ne sonne pas très glamour mais en fait il y a un sol en terre parfait pour planter les sardines, et nous sommes protégés du vent et de la vue des passants. Il y a même un vieux frigo par terre que nous utilisons comme table. Les enfants du couple viennent nous poser plein de questions et nous leur montrerons quelques photos d’Europe.

Un vieux frigo nous sert de table.

Le lendemain matin on fait la « grasse matinée » jusqu’à 8 heures, car on s’attend à un fort vent de face en début de matinée. Pour finir la prévision s’avère imprécise, le vent est beaucoup plus faible, heureusement. Par contre, c’est de nouveau une journée avec beaucoup de circulation – voitures, bus et camions. C’est une région de champs pétroliers et il y a donc beaucoup de camions transportant du pétrole et du gaz.

A notre arrivée à la petite ville de Cutral Có, en début d’après-midi, on a le grand raz-le-bol. On aimerait une route où on peut juste rouler tranquillement, sans continuellement devoir faire attention, sans les klaxons (utilisés pour nous « dire bonjour » mais tellement désagréables), et sans les gens qui nous prennent tout le temps en photo depuis leur voiture mais ne nous respectent pas en tant que cyclistes. On se pose dans un petit parc pour manger et respirer un peu. Puis on traverse le centre-ville (qui est « mort de sieste ») et on se pose dans un café avec Wifi pour décider de la suite. Notre fatigue et les prévisions du vent décident pour nous: nous allons rester ici la nuit. C’est à ce moment qu’un monsieur vient nous parler. Il s’appelle Juan et parle un peu portugais, ayant travaillé pendant des années au Brésil dans le forage pétrolier. Il veut d’abord nous amener à la municipalité, puis à l’office de tourisme, car il nous dit que chaque municipalité en Argentine est obligée de loger n’importe qui pour trois jours et qu’ils auraient des chambres. Mais le 26 décembre, cela s’avère difficile, même en Argentine.

Nous suivons la voiture de Juan à l’office de tourisme. A gauche une statue du Christ, l’attraction de Cutral Có.

Après quelques tours dans sa voiture, il décide de nous inviter à loger chez lui. On peut monter la tente dans la cour derrière sa maison, prendre une douche, et utiliser sa maison comme on veut. Il nous présente sa femme Norma qui tient un petit magasin à côté de la maison. Les deux sont adorables, ils parlent beaucoup et Norma oublie sans arrêt nos prénoms (elle n’arrête pas de m’appeler « Anita »), mais ils nous préparent un délicieux dîner de poulet et salades, dont une salade avocat-concombre-coriandre que nous ferons encore plusieurs fois plus tard dans notre voyage! Vu les horaires argentins, on se couche à minuit, bien plus tard que d’habitude.

Camping dans la cour de la maison de Juan et Norma.
Décoration de Noël au centre de Cutral Có.

Le lendemain on se lève quand même à 7 heures, on range nos choses, on fait notre petit-déjeuner, et quand on est prêts à partir nos hôtes se lèvent. On prend la route à 9 heures, après avoir refusé (avec succès) de prendre les restes du poulet de la veille… Notre sacoche d’aliments était déjà en train de déborder.

La route en direction de Zapala est toujours très fréquentée, c’est énervant. Les paysage est assez intéressant, mais on n’a pas trop l’occasion de le regarder… sauf pendant les rares moments sans voitures.

Nous arrivons à notre première « vraie » montée depuis très longtemps, elle a même un nom, subida de San Sebastián. En haut, une petite chapelle, et… la vue sur les montagnes. Les Andes sont là. Encore loin, très loin, mais enfin visibles.

C’est un moment très fort, et ça nous remonte le moral. On prend notre deuxième petit déjeuner de factura (la façon argentine de nommer la pâtisserie) en contrebas de cette montée, avec vue sur un champ pétrolier. Cela nous donne de l’énergie, et on avance bien sur cette route qui monte et qui descend et qui nous offre encore quelques belles vues.

Après une dernière montée nous arrivons à Zapala. L’office de tourisme est fermé, comme d’habitude sans horaire d’ouverture affiché, mais avec une liste des logements. Nous trouvons rapidement ce qu’il nous faut: Un hôtel simple mais propre, on reçoit un petit rabais car on ne veut pas prendre le petit-déjeuner (qui ne vaut jamais la peine – du mauvais café et un croissant), et on peut laisser nos vélos dans le couloir juste devant notre chambre. On fait un peu de lessive dans le bidet, on prépare nos affaires pour le lendemain, on passe un peu de temps sur internet, puis c’est déjà l’heure du dîner, puis l’heure d’aller se coucher et de passer une bonne nuit reposante dans un vrai lit.

Le lendemain nous nous levons tôt, nous avons encore une longue étape en vue. Les montagnes et leurs lacs et rivières sont proches, mais avant il faut encore traverser une région très aride. En étudiant l’image satellite nous avons identifié un endroit pour passer la nuit, au bord d’une rivière, mais il faut faire 130 kilomètre pour arriver là. Au moment du départ le gérant de l’hôtel nous offre un sachet avec des croissants. Il nous rassure en disant que la route sera beaucoup plus tranquille qu’avant, mais il nous promet aussi que c’est « tout de la descente »… ce qui n’est pas possible car le point d’arrivée est à peu près à la même altitude que Zapala, et en plus nous avons analysé le dénivelé et nous savons qu’il y aura quelques bonnes montées à maîtriser.

C’est aussi quelque chose de typique en Argentine: Les gens donnent très volontiers beaucoup d’information sur la route avec plein de détails, mais dans la réalité ils n’en ont aucune idée et racontent souvent n’importe quoi. Difficile donc de se fier aux locaux quant aux informations sur la route… nous préférons les descriptions d’autres cyclistes que nous trouvons sur internet, c’est en général beaucoup plus juste.

Nous commençons notre longue journée sur une belle piste cyclable, en bien meilleur état que la plupart des routes en Argentine.

Quand elle s’arrête brusquement au niveau de l’aéroport de Zapala (qui n’a probablement jamais été en fonction), nous roulons enfin sur la fameuse Ruta 40 qui traverse l’Argentine du sud au nord. Elle est effectivement beaucoup plus calme, et même si elle traverse une région assez aride et pauvre en eau, elle est beaucoup plus intéressante que ce qu’on a fait jusqu’à maintenant. Il y a des vraies montées (les jambes le ressentent vite…) et des vraies descentes (pur plaisir). On traverse ce qui ressemble à un très ancien cratère de volcan, on reconnaît encore d’anciennes cheminées ayant transporté de la lave il y a bien longtemps.

Les routes de montagne commencent!
Route à travers une longue plaine
Des belles vues comme on ne les a pas dans la pampa.
Formations géologiques intéressantes

Et la région n’est de loin pas aussi vide que la Pampa. Il y a régulièrement des maisons entourées d’arbres, et quelques-unes fonctionnent en tant que magasin où nous achetons des boissons et remplissons nos bouteilles d’eau. Il y a même des rivières, la plupart ne portent pas beaucoup d’eau, mais elles apportent un peu de verdure dans le paysage. Il y a aussi des communautés indigènes, comme celle qui garde des moutons.

Il commence tout de même à faire chaud, et on traverse une région sans arbres où la seule ombre que nous trouvons pour manger est un abribus. On sent que cette étape va être dure… Après une dernière montée, il nous reste 20 kilomètres à faire en descente, malheureusement avec du vent de face et un très mauvais asphalte qui freine beaucoup. Nous sommes déjà très fatigués, quand là, de très loin, apparaît une pyramide blanche. Le volcan Lanín !

Il est encore très loin ici…

On le verra encore beaucoup de fois par la suite et de beaucoup plus près, mais c’est un autre moment magique. Au début de notre traversée de l’Argentine, on s’était dit qu’on allait monter là-haut, avec un guide et tout le matériel nécessaire. Mais l’accès à la montagne est très contrôlé, il n’est pas permis de passer plus qu’une nuit dans le refuge, il faut donc faire la descente en une seule journée. Quand on a lu que ce seraient 2600 mètres de dénivelé en descente en une journée, on a renoncé. J’aurais été en chaise roulante pendant une semaine… Donc on se contente de le regarder, ce volcan qui a beaucoup d’importance pour les communautés indigènes de la région.

Nous arrivons épuisés au bord de la rivière Catán Lil, au bout de ce qui a probablement été l’étape la plus fatigante de tout le voyage. Mais mauvaise nouvelle, la rivière semble inaccessible. On voit des endroits qui seraient sympas pour camper au bord de l’eau, mais les quelques accès sont fermés. Nous décidons donc de nous diriger vers une maison, entourée d’arbres et où il y a des chevaux. Après quelque temps le propriétaire des lieux apparaît, il confirme que l’accès à la rivière n’est pas possible car c’est tout du terrain privé, par contre il nous invite à camper à côté de sa maison et à utiliser un robinet d’eau dans la cour. Il nettoie même un peu de terrain pour nous. Ce qu’ils sont sympathiques ces Argentins (quand ils ne sont pas derrière le volant…)!

Camping à la ferme

On monte donc notre tente, on se lave au robinet, et on prépare notre dîner express, pour se coucher le plus vite possible. Nous avons besoin de beaucoup de repos, car le lendemain il y aura encore deux bonnes montées à faire. La nuit est comme elle devrait toujours être: très noire car aucune lumière artificielle, et parfaitement tranquille (à part les bruits de la nature). Quand je me lève au milieu de la nuit, je me trouve sous un ciel étoilé magnifique, mais je suis trop fatiguée pour le regarder longtemps.

La journée suivante commence tout de suite avec une montée. L’effort est récompensé par une meilleure vue du volcan. C’est là qu’on prend la photo qu’on utilisera pour notre « carte de nouvel-an ».

Un peu plus tard la route nous fera le cadeau d’une des plus belles descentes de notre voyage. Une route de bonne qualité, avec l’inclinaison juste parfaite pour ne pas devoir freiner, qui descend sur un plateau verdoyant, entouré de montagnes et avec vue sur le volcan Lanín.

Au début de la descente.

Qui dit descente dit montée… il faut remonter de l’autre côté. Mais il y a plus de végétation, plus d’ombre, et une rivière.

La dernière montée, dans la nature déjà plus verte.

Une dernière descente nous amène à Junín de los Andes, un village assez touristique avec plein de logements, mais d’une taille encore humaine. Sur conseil de nos hôtes Juan et Norma, nous nous installons au camping Laura Vicuña au bord de la rivière. Comme tout dans cette région, il coûte un peu cher, mais il y a au moins des bonnes douches d’eau chaude – nous en serons contents, car les jours suivants la température baissera. Nous y passons trois jours à nous reposer, à laver la tente (c’était pour rien, le vent l’a tout de suite de nouveau recouverte de poussière), à faire la lessive, et à cuisiner de bonnes choses.

Au camping, on fait comme les argentins: on occupe tout de suite une table.
Ces perroquets occupent un trou dans un mur.
Devant le magasin de fruits et légumes.

On y passe aussi Nouvel-an, qu’on fête avec une grosse tortilla, des tomates farcies et une salade concombre-avocat, accompagnés d’une bouteille de vin argentin. Malgré le monde qu’il y a dans le camping, nouvel-an est plutôt calme. De notre côté, on souhaite bonne année à notre famille et nos amis à l’heure suisse et portugaise, puis on se couche. Miguel dort si profondément qu’il n’entent même pas les quelques feux d’artifice à minuit!

Cette fin d’année 2016 sera aussi la fin de l’été ici – en tout cas pour un moment. On dort à l’intérieur de nos sacs de couchage (ce qu’on n’a plus fait depuis longtemps, on les utilise plutôt comme couvertures), et le premier janvier on se lèvera avec une température de 6°. On enfile nos pulls et doudounes et on part dans les montagnes. Mais ce sera pour un prochain post – en attendant on vous laisse avec ces températures plus proches de l’hiver européen que de l’été argentin.

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