Une étape qui donne soif

Récit de notre traversée de la Pampa : Etape de Carhué à Neuquén, Argentine (16 au 24 décembre 2016)

Il est temps de quitter le confort de notre petit appartement à Carhué et d’affronter les grandes plaines de la pampa argentine. Nous reprenons la route 60, en assez mauvais état mais du coup très calme – parfait pour nous.

Le vent est assez fort mais il vient de côté, donc parfois il nous freine et parfois il nous pousse. Nous arrivons au village de Rivera en début d’après-midi. Le village est complètement mort, tout le monde est à la siesta, mais nous trouvons un petit parc un peu abrité du vent pour notre pique-nique. Vu qu’il fait chaud et que le vent continuera à souffler le reste de la journée, nous décidons de passer la nuit ici. Rivera aurait été peuplé d’immigrants juifs originaires de Russie et d’Europe de l’Est. Malheureusement, cet héritage n’est plus visible dans ce village. Nous avions espéré quelque chose d’un peu différent, mais pour finir c’est un village argentin comme les autres. La seule différence est la synagogue (fermée) et le centre culturel israélite (fermé, et qui semble surtout fonctionner de cinéma montrant des dessins animés). Il n’y a pas de camping ni d’hôtel, mais nous avons bien appris notre leçon et nous dirigeons directement au centre sportif municipal. Un homme (qui plus tard s’avère être le gérant du bar adjacent) nous dit que nous pouvons probablement y camper, mais qu’il faut l’accord du « chef » qui ne sera là que plus tard. En attendant nous passons à la station-service prendre une douche, puis passons le temps dans un café avec climatisation et Wifi.

Décoration de Noël au café.

En fin d’après-midi nous aurons l’accord du « chef » pour camper au centre de sport, dans un coin sympathique entre des arbres, un peu à l’abri des regards. On nous apprend aussi qu’il y aura une grande fête ce soir mais qu’elle sera à l’intérieur, et nous espérons ne pas trop entendre de bruit… Ils sont en train de préparer un asado géant pour la fête, avec 180 kg de viande et 100 poulets. C’est un professionnel du asado qui s’en occupe, il fait un grand feu au milieu puis pousse les braises peu à peu sous la viande pour la faire griller lentement.

Pour nous, ce sera une soupe mangée dans la tente à cause du vent, et à 22h on disparaît dans nos sacs de couchage. La fête commence réellement vers minuit, et on entendra la musique pendant toute la nuit, jusqu’à 6 heures du matin… On n’aura pas eu beaucoup de sommeil cette nuit. On se lève quand même à 7 heures car on a une étape un peu plus longue à faire.

On continue sur la route tranquille et on entre officiellement dans la province de la Pampa, et au même temps en Patagonie ! Nous ne savions pas que la Patagonie commençait déjà ici.

Nous nous arrêtons dans la petite ville de Macachín pour le déjeuner. On est encore tôt, ce n’est pas encore l’heure de la siesta et le centre est assez vivant. Nous nous posons au parc et sommes rapidement approchés par une dame bien sympathique. Au lieu de tout de suite prendre nos vélos en photo, elle commence par demander si nous avons besoin de quelque chose, puis elle nous apporte de l’eau fraîche et une bouteille d’eau congelée pour qu’on ait de l’eau fraîche plus tard. Malgré la sympathie des argentins, ces gestes spontanés sont malheureusement bien rares. J’espère bien garder cette leçon en tête pour plus tard : Quand on rencontre un voyageur, il faut commencer par demander s’il a besoin de quelque chose, et seulement après on lui demande d’où il vient et où il va.

Nous continuons notre route sous la chaleur, sans difficulté ni intérêt particulier. En milieu d’après-midi nous arrivons au village de Doblas – de nouveau à l’heure de la siesta. Ici il n’y a carrément rien d’ouvert, pas de magasin ni de café. De nouveau, nous prenons la direction du centre de sport. Heureusement qu’il y a quelques personnes – ils préparent une fête, encore… mais ce sera le spectacle de fin d’année des clubs de patinage artistique et nous avons l’espoir que cette fois cela ne durera pas toute la nuit. De nouveau, aucun problème à ce qu’on s’installe avec notre tente, il y a quelques tables et bancs et des parrillas, et de l’ombre bienvenue avec cette chaleur. Nous pouvons aussi aller prendre une douche dans les vestiaires et utiliser un coin du frigo. Nous sommes chaque fois impressionnés par la générosité de gens ici.

Camping au centre de sport

Nous attendons l’heure d’ouverture des magasins à l’ombre, puis partons faire nos courses. De retour, alors que nous sommes assis sur les bancs du stade à prendre notre apéro, un autre cycliste arrive. Mais – nous le connaissons ! C’est Agustín, le jeune avec la guitare, que nous avons connus le premier soir après notre sortie de Buenos Aires. Nous l’imaginions déjà arrivé à Bariloche, mais comme il pédale un peu plus lentement que nous et qu’il a aussi passé une semaine dans une ville, nous nous retrouvons de nouveau au même endroit. Il nous raconte qu’il a aussi dormi à Rivera la nuit précédente, mais à la station-service, et qu’il a aussi souffert de la fête… Nous échangeons nos expériences de voyage pendant que nous faisons la cuisine sous les nuages noirs qui menacent. Pile-poil quand nous avons fini de manger et de tout ranger, l’orage éclate. Mais nous sommes les trois à l’abri de la salle de sport, où nous regardons une partie du spectacle des écoles de patinage artistique en partageant une bière.

La nuit sera heureusement bien tranquille, à part des coups de tonnerre occasionnels et la pluie. Le matin, le soleil revient vite et nous reprenons déjà la route. Une nouvelle journée sous le soleil, la chaleur, contre le vent, entre les champs immenses, et en passant entre les gouttes de la pluie qui menace en milieu de journée.

On a mis les vestes de pluie sous la menace des nuages, mais finalement on n’a pris que quelques gouttes.

Une autre pause déjeuner dans un village complètement mort (Quehué), où même la station-service est fermée. Et une autre après-midi sur une route toute droite, tranquille, sous la chaleur.

Ne sommes-nous pas beaux avec nos chapeaux? On a l’air un peu ridicules mais ils nous protègent bien du soleil dans cette pampa.

Mais en fin d’après-midi, une petite diversion : une descente ! Elle est courte, mais elle annonce gentiment la fin du tout plat, même si les vraies montagnes sont encore loin.

Youhou, une descente!

Nous arrivons fatigués à la ville de General Acha, une ville de passage pour les voyageurs vers le sud. Nous nous offrons le luxe d’une chambre d’hôtel et d’un dîner au restaurant. Il faut être en forme, car le lendemain nous affrontons la première d’une série d’étapes longues à travers la Pampa.

Nous partons donc tôt et avec une bonne réserve d’eau. Au début, la route traverse encore les champs habituels. Plus tard nous bifurquons sur une route en mauvais état, mais du coup peu fréquentée et plus agréable pour nous.

Oeuvre en construction… probablement encore pour longtemps.

A la bifurcation nous faisons une pause à côté de quelques petites maisons appartenant à des travailleurs de la route. Nous demandons de l’eau et de nous poser à l’ombre à côté d’une de ces maisons, de nouveau il n’y a aucun problème et le monsieur présent sur ce lieu vient parler un peu avec nous. Ensuite nous reprenons notre route qui est effectivement très tranquille. Au bord de la route, il y a des centaines de papillons, jamais on n’en avait vu autant à la fois.

Les arbres commencent à se faire rares. La végétation est composée surtout de buissons, c’est une région aride sans source naturelle d’eau. Nous trouvons encore un peu d’ombre pour la pause de midi, puis nous continuons sous la chaleur du soleil. Notre réserve d’eau commence aussi rapidement à diminuer. C’est là qu’une voiture (une sorte de camping-car 4×4) nous dépasse. « Vous êtes français ? » Un peu étonnant comme première question, mais bon… Euh non, nous ne sommes pas français, mais eux oui (franchement, il n’y a pas beaucoup de doute, quand quelqu’un t’adresse en français au milieu de la pampa argentine, ça ne peut être que des français…). Puis viennent les photos avec le smartphone, et la deuxième question sera « Vous avez un blog ? ». Miguel contre avec une autre question : « Vous avez de l’eau ? » Alors ils s’arrêtent au bord de la route, c’est une famille française au début de 9 mois de voyage en Amérique du Sud, ils sont en train de traverser l’Argentine comme des dingues en deux jours, on s’est dit qu’ils peuvent faire le tour du monde trois fois à ce rythme… Ils nous tendent une bouteille où il reste un fond d’eau… pas vraiment assez mais c’est déjà ça. La gentille dame veut nous offrir la bouteille vide – ah oui madame merci beaucoup, c’est très utile, on va pouvoir la remplir au robinet d’eau potable juste là-bas… On leur laisse nos coordonnées, ils promettent de nous envoyer les photos qu’ils ont prises de nous. C’est notre stratégie pour essayer de montrer aux gens qu’on n’est pas juste une attraction de cirque mais des êtres humains. Dans leur cas ça n’a pas fonctionné, ils ne nous ont jamais envoyé la photo.

Nous continuons donc notre chemin, la route contourne un lac (d’eau salée, assez frustrant quand on a soif), puis monte doucement en direction de quelques montagnes.

Quelques montagnes au milieu de la plaine, notre but du jour.

A part cela le camping est assez sympathique, nous trouvons un endroit ombragé, prenons une douche et préparons notre dîner, tout ceci en compagnie de nombreux cochons-d’inde. Il semble aussi avoir des puma dans ce parc national, mais on n’en a pas vu…

A la tombée de la nuit une autre famille française arrive, voyageant en voiture de location à travers l’Argentine. On est content de pouvoir leur être utile en leur prêtant notre réchaud pour cuisiner. Plus tard un couple allemand arrivera encore en camping-car. Nous n’avions pas rencontré autant de touristes étrangers depuis le début de notre voyage en Amérique du Sud !

La nuit sera très chaude et j’ai de la peine à dormir. Heureusement que nous avons prévu de faire une petite étape le lendemain. Après une montée et une route toute droite en descente, nous arrivons vite au village de Puelches.

La route toute droite en direction de Puelches.

Puelches ressemble à un village de désert, composé surtout de maisons moitié finies et de quelques hôtels juste assez bons pour passer une nuit. Il n’est que 13 heures quand nous y arrivons, mais il fait très chaud, trop chaud pour pédaler. Nous faisons donc le tour des hôtels et choisissons de nous installer au motel, dans une chambre avec climatisation, où nous passons l’après-midi à faire la lessive et à dormir, pendant que dehors le thermomètre grimpe au-delà des 40°. On ressort seulement pour faire quelques achats, dont deux grandes bouteilles d’eau en prévision de la longue étape du lendemain. Le soir on cuisine notre repas dans la chambre, puis on sort devant la porte observer les éclairs impressionnants qui annoncent un orage violent. C’est à ces moments-là que nous sommes contents de ne pas être dans la tente !

Nos vélos devant notre chambre de motel.

Le lendemain matin nous devons d’abord réveiller le jeune homme qui doit nous servir le petit-déjeuner à 6h30. Un petit-déjeuner typique argentin: du mauvais café, un peu de lait, et quelques tranches de gâteau. Heureusement que nous avons préparé notre deuxième petit-déjeuner de flocons d’avoine, pomme et fruits secs, que nous mangeons après une vingtaine de kilomètres sur la route. Il fait beaucoup plus frais, mais au prix d’un léger vent de face. Nous sommes vraiment dans la pampa profonde, il n’y a plus d’arbres, plus d’ombre, pas d’eau, plus de papillons, peu d’oiseaux. De petites montées, de petites descentes. Le type de route où on doit pouvoir passer beaucoup de temps juste en compagnie de ses propres pensées.

Pour finir, cette étape est plus facile que prévu, malgré sa longueur de 113 kilomètres et l’absence totale d’ombre. Nous avons aussi largement assez d’eau. Nous arrivons à Casa de Piedra, un village « touristique », c’est-à-dire construit exprès pour attirer les touristes au bord de son lac (créé suite à la construction d’un grand barrage). Ça sonne assez joli, mais dans la réalité cela donne une station-service, un hôtel (qui ressemble plutôt à un motel en pré-fabriqué), un grand parc qui sert également de camping gratuit, un petit magasin, un poste sanitaire, et quelques maisons autour. Nous utilisons la seule douche qui marche dans le camping, puis installons notre tente derrière le poste sanitaire et à côté d’une table. Un des ambulanciers viendra nous dire bonjour et nous donner le mot de passe de leur Wifi, sympa! Nous sommes aussi assez vite attaqués par des dizaines de toutes petites mouches qui piquent, c’est moins sympa, surtout que ces piqûres continuent à gratter encore plusieurs jours.

Camping à Casa de Piedra, derrière le poste sanitaire.

Nous partons de nouveau de bonne heure le lendemain, pour encore une longue étape mais la dernière dans cette pampa. La journée commence avec la traversée du long barrage, puis le passage d’un poste de contrôle phyto-sanitaire. Vous vous rappelez peut-être notre expérience d’entrée en Argentine, où on nous a débarrassé de nos fruits, mais on ne savait pas qu’il y avait aussi de telles restrictions entre les provinces. On entre dans la province de Rio Negro, grande région de production de légumes et fruits, et il est interdit d’y apporter tout fruit, légume ou produit animal. Heureusement que les policiers s’intéressent plus à nos vélos qu’au contenu de nos sacoches, ils se contentent donc avec notre réponse négative à leur question si on transporte des fruits ou de la viande et nous laissent filer. Heureusement, car sur une étape de 121 kilomètres je n’aurais pas été prête à lâcher quoi que ce soit comme nourriture!

Ensuite la route grimpe jusqu’à l’altitude incroyable de 550 mètres, avant de redescendre à 300, puis de continuer avec des montées et descentes.

C’était presque une vraie montée.
Ces petits sanctuaires rouges sont très fréquent au bord des routes en Argentine. Les gens y déposent toutes sortes d’offrandes. Est-ce que cela leur donne le droit de conduire comme des malades sur les routes?

Nous avons le vent de face pendant toute la matinée, nous avons l’impression de ne pas avancer. Difficile d’imaginer comment on peut arriver à finir cette étape aujourd’hui… Le paysage est toujours le même. Nous devons faire nos pauses au soleil, faute d’ombre. En fin de matinée nous passons à côté d’une petite maison, avec un panneau Coca-Cola devant la porte. C’est en fait un petit bar au milieu de nulle part, ils vendent quelques boissons et probablement aussi des repas simples. Nous nous y arrêtons pour boire quelque chose et pour remplir notre bouteille d’eau. De nouveau on rencontre des gens très simples, mais tellement sympathiques.

Après la pause du déjeuner, la route tourne pour aller vers le sud. Nous avons donc le vent plutôt de côté, beaucoup plus supportable que le vent de face. Ça roule mieux, plus vite, et la route nous semble plus facile. Nous arrivons donc à notre destination, la ville de General Roca, plus tôt que prévu, à 17h30. Pour se reposer on s’offre une chambre d’hôtel, l’hôtel est simple mais la chambre est grande. On va aussi faire les courses à Carrefour, ça fait du bien après tous ces petits mini-marchés à la campagne. Mais on se calme, c’est un Carrefour argentin. J’avais secrètement espéré d’y trouver des produits importés à prix exorbitant, du genre du vrai fromage français ou des yogourts sans gélatine, mais non, c’est tout de la indústria argentina. Après un dîner de pizza (argentina, à ne pas confondre avec une bonne pizza italiana…) nous nous effondrons dans notre lit d’hôtel pour une bonne nuit de sommeil et une grasse matinée jusqu’à 8h30.

Au centre de General Roca.

On passe la matinée à l’hôtel pour planifier la suite, c’est-à-dire un endroit pour passer Noël. Le Carrefour nous a quand-même donné envie de cuisiner nous-mêmes, les restaurants ici étant rarement particulièrement bons si on n’a pas envie de manger de la viande grillée tout le temps. On arrive à trouver un studio à Neuquén sur AirB’n’B pour le jour-même. Départ donc à 11 heures pour 45 kilomètres de route à travers les plantations de fruits, puis l’agglomération qui s’étend entre General Roca et Neuquén. Nous nous retrouvons de nouveau sur des routes très fréquentées, à éviter les voitures et les camions. Heureusement une piste cyclable nous facilite la vie pour arriver au centre de la ville.

Le paysage a changé: arbres fruitiers et beaucoup de vert, ça fait du bien!
La piste cyclable à Neuquén.

Nous nous installons dans l’appartement, c’est un bâtiment assez moderne mais à la façon argentine: la moitié des choses sont un peu cassées, l’installation électrique est un peu aventureuse, et ça sent le gaz à côté de l’entrée de l’immeuble (c’est un truc typique en Argentine, il y a des fuites dans les tuyaux de gaz partout, ça sent le gaz même chez les gens à la maison, mais ça ne semble inquiéter personne). Mais on est assez bien installés pour y passer deux jours à dormir, nous reposer et manger – notre Noël ! En plus il y a du bon Wifi et une machine à laver.

Notre “maison” de deux jours.

Le 24 décembre, on réussit même à se préparer un repas de Noël pas si mauvais, sur une seule plaque de cuisine : poulet en sauce curry et haricots verts avec du riz, et en apéro de la ricotta et des aubergines confits. Le tout accompagné d’une bouteille de vin rouge argentin. On avait les yeux un peu plus grands que l’estomac, on embarquera plein de restes le lendemain pour un « repas de restes » le 25 décembre. Mais ce sera l’histoire d’un autre post. Pour l’instant on est contents d’avoir traversée cette pampa qui nous aura donné tant de soif, et on vous laisse aller prendre une bonne boisson fraîche après toute cette sécheresse !

Apéro de Noël

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